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Jean-Pierre Aubé

SAVE THE WAVES

Par un dispositif imposant, l'installation Save the Waves de Jean-Pierre Aubé rend audible les mouvements des champs électromagnétiques habituellement imperceptibles.

Depuis l'été 2000, Aubé fabrique des récepteurs d'ondes VLF (very low frequency). Comparables à des récepteurs radios, ceux-ci lui permettent d'enregistrer des fluctuations de la magnétosphère et d'entendre des sons émis par les phénomènes électromagnétiques comme les aurores boréales et les éclairs.

 

Vues de l'exposition
crédit photo : Guy L'Heureux


Pour réaliser le projet VLF-Natural Radio (2000-2003), Aubé a parcouru différents territoires isolés: une île sur le Saint-Laurent, un lac en Laponnie finlandaise et les rives du Loch Ness en Écosse. Ces expériences devaient être effectuées loin des milieux urbains car les signaux V.L.F. sont sensibles aux lignes de transmission électrique. Le projet de la Fonderie Darling propose d'inverser le processus de VLF-Natural Radio, afin de sonoriser et d'amplifier la pollution électromagnétique.

60 hrz
Tout l'été, c'est l'imposant transformateur d'Hydro-Québec situé face à la Fonderie Darling qui fera l'objet d'une analyse de son champ électromagnétique. Une vibration de 60 cycles par seconde, celle du système électrique nord-américain, sera épiée par une batterie de 8 récepteurs VLF implantés dans la Fonderie.

Les sons captés par les multiples récepteurs sont diffusés par un système constitué de 24 haut-parleurs paraboliques. Calibré en fonction des propriétés acoustiques de la Fonderie Darling, le système de son à 8 canaux crée un paysage sonore immersif, avec comme trame sonore les vibrations électromagnétiques.

Jean-Pierre Aubé travaille à Montréal et détient une Maîtrise en arts plastique de l'UQAM (1998). On a pu voir son travail à Dare-Dare en 1999, à Paris et Helsinki en 2002 avec un premier projet sur les VLF. En 2003, il expose à Mexico et fait une performance dans le cadre du Festival du Nouveau Cinéma. En plus de son exposition à la Fonderie Darling cette année, il a participé à la 11e Biennale de Pancevo en Serbie. À l'automne, il présentera une exposition solo au Centre d'art Passerelle à Brest (France). www.kloud.org


L’art du paysage Le paysage est une mise en forme de notre milieu naturel, il est le produit d'un regard citadin porté sur le pays, la contrée qui délimite l'espace où l'être humain s'établit. Comme l'aurait dit Montaigne, il est le résultat d'une "artialisation" de la nature, en vue de la maquiller, de l'altérer. Apparu au 15e siècle, le travail du paysage s'accomplira donc à l'intérieur d'une transformation esthétique de notre rapport au monde. Or, c'est dans ce cadre artistique, où l'on voit la nature à travers le paysage, que s'opère le sens du travail proposé par Jean-Pierre Aubé. En s'interrogeant sur les origines du paysage, son retour aux sources, pointe en cette direction.

Sédimentation + paysage pointilliste II
details: filters, aquarium & gold fish


Dans une précédente exposition, Aubé rappelait par le biais d'une photographie, une expérience effectuée en août 1997 mettant en pratique les propos d'Antiphon, cités par Aristote, concernant l'origine de l'oeuvre d'art. Pour se faire, il se rendit en kayak sur une petite île nommée Patience, située près de l'île aux Grues sur le Fleuve St-Laurent. Après y avoir creusé un trou, il enfouit dans le sol un lit jouet fait de bois afin de vérifier si un objet fabriqué pouvait en engendrer un autre. En réalité, quel fossé sépare l'art de la nature? Qu'est-ce qui préside à l'art pour que jamais d'un lit ne puisse advenir un autre lit? L'installation Sédimentation et paysage pointilliste II poursuit autrement, et dans un autre contexte, l'exploration de cette même rupture. Cette fois-ci, le voyage aura lieu sur place, c'est-à-dire à Montréal. Et même si cette ville est aussi située sur une île, c'est bien au sein d'un paysage urbain et non sur un site naturel que l'action artistique devait rencontrer son nouvel élément de prédilection: l'eau. Pourquoi l'eau? C'est que l'histoire l'exige; celle de la rivière St-Pierre et de son lit. De son lit à jamais disparu, enterré, détruit. En effet, à son origine, Montréal s'est établie aux confins du fleuve St-Laurent et de la rivière St-Pierre. C'est là que les premiers colons ont aménagé leur territoire, ont délimité le nouvel espace paysager. Or, avec le temps, à l'intérieur du processus d'urbanisation engendré par le développement industriel, la rivière St-Pierre s'est radicalement transformée au profit d'une canalisation pour les eaux d'égout. Sous le coup de la technique moderne, elle est devenue souterraine. Ainsi, de ce cours d'eau désormais révolu, Aubé tentera, le temps d'une exposition, de l'extraire de l'oubli, d'en manifester l'absence par la mise en scène d'un paysage, d'un tableau. Grâce à l'eau toujours disponible, il concevra une stratégie d'exhumation par laquelle naîtra l'œuvre à voir. Après avoir identifié deux sites de récupération, Aubé extraira l'eau nécessaire en vue d'alimenter l'installation mise en place dans la galerie sise sur le même territoire. Une pompe électrique mettra en circulation à l'intérieur d'un boyau de caoutchouc l'eau non-purifiée à clarifier. En passant à travers ce boyau, l'eau rejoindra d'abord deux tubes acryliques remplis de sable de filtration et ensuite quatre filtres de polystyrène et de charbon. Ce n'est qu'à la suite de ces deux passages obligés que l'eau glissera dans un tuyau de cuivre et se déversera dans un aquarium où cohabiteront cinquante deux petits poissons rouges. Outre cet astucieux mécanisme, le bassin trônant sur un socle blanc formera le seul tableau visible; la seule fenêtre ouverte sur un paysage domestiqué, cultivé, résultat de cet exercice de sédimentation.

Sédimentation + paysage pointilliste II
2400 l. d’eau, filtres, pompes, aquarium et poissons rouges, photographies


Dans la vaste exploration du paysage qui a accompagné le développement urbain depuis la peinture jusqu'à la photographie, l'expérience des lieux que s'impose Aubé se rapproche davantage du Land Art. Cependant, puisque avec le Land Art, la seule véritable aventure est celle faite sur le site naturel, le travail in situ n'est rappelé que par une documentation visuelle. La galerie, comme lieu d'exposition, devient alors un hors site et le visiteur, un témoin passif d'une action passée. Dans l'installation hydraulique proposée par Aubé, la mise en scène est plus complexe, l'histoire plus étoffée. En offrant in visu les résultats d'un processus d'épuration, l'artiste rappelle également le travail antérieur fait in situ, de sorte que cette histoire d'eau suggère une double topographie qui, inévitablement, accentue le souvenir de ce qui échappe à la vue, le point de vue. Ainsi, plutôt que d'être uniquement un lieu d'exposition, la galerie devient dans les circonstances, un lieu de passage, de recyclage, évoquant le site naturel à jamais disparu.

Bien que cette évocation fasse appel à l'origine du paysage, l'installation n'a pourtant rien à voir avec le mal du pays absent, la nostalgie d'un pays aussi vrai que nature; encore moins avec un engagement proprement écologique. En dehors d'un souci légitime pour l'environnement, la question posée par cette histoire revient uniquement au paysage, paysage qui, d'emblée, creuse une faille entre la nature et l'art. Une faille que la théorie de l'imitation a essayé pendant des siècles de masquer mais qui a toujours été découverte par le travail de l'art, et notamment celui du paysage. Inspirée parfois par la nature, l'œuvre d'art a d'abord pour désir de nous ouvrir à une énigme, celle d'une origine absente, ancrée dans un paysage à tout jamais souterrain. Ainsi, d'un trou creusé sur une île à l'exercice de pompage d'une eau faisant appel à une rivière devenue légende, une seule et même histoire: celle d'un lit qui jamais ne pourra donner naissance à un autre lit.

André-L. Paré



Remerciement aux compagnies S.D.M., Hagen, Canadian Tire, Belle Gueule et au Conseil des Arts et des Lettres du Québec, au Conseil des Arts de la Communauté Urbaine de Montréal.