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Julien Babin

L' histoire de l'art est nantie d'une longue tradition picturale, cela amène à penser que peindre aujourd'hui représente un grand défi. En effet, il s'avère difficile de renouveler les discours sur la peinture lorsqu'on songe à l'ensemble de ce qui a été fait. D'ailleurs, de nouveaux moyens d'expressions disponibles depuis quelques décennies, soit par la technologie (la vidéo, la manipulation par ordinateur) ou par l'intégration de l'espace (la performance, l'installation), ouvrent la voie vers des explorations novatrices. Par conséquent, au sein de ce profil de l'art actuel, la pratique de la peinture, quant à elle, est considérée un peu en marge.

Conscient des enjeux que représente la pratique picturale, Julien Babin croit à ses capacités expressives, créatrices et productrices de discours. Il a fait le choix d'exploiter la peinture avec intégrité et sincérité. Ainsi, deux aspects de sa démarche permettent d'actualiser celle-ci : le côté ouvrier introduit par ses matériaux et la représentation de l'objet.

Vue de l’exposition à l’Œil de Poisson
crédits photo : Guy L’Heureux


Bricoleur à ses heures, Julien Babin répond par ses propres moyens aux problèmes matériels qu'il rencontre dans sa pratique; son désir de s'exprimer à son gré sur une grande surface l'a conduit à fabriquer ses propres supports. Dans le cas de la série « Les Envergures 3 », les neuf tableaux sont constitués de l'assemblage de quatre grands panneaux de bois et parfois de châssis entoilés, juxtaposés à la verticale.

Travaillant à la fois sur plusieurs surfaces non assemblées, l'artiste joue à les déplacer en vue de les réunir par groupe de quatre et leur assigne un ordre. Cet exercice a une «influence sur la composition et m'oblige à revoir sans cesse la version finale du tableau»., affirme celui-ci. Lorsque Babin détermine un assemblage, ce choix demeure définitif. Il fixe alors les panneaux pour les travailler ensemble, afin d'établir une même unité picturale et formelle. Une fois terminée, l'oeuvre donne à voir des éléments formels qui se prolongent d'un panneau à l'autre. Ce procédé expérimental l'entraîne sans cesse à faire des choix sans trop contrôler l'aspect du résultat final. À cet égard, l'intuition et l'imprévisible guident sa création.

Avalée dans l’oubli, 1996
Acryliquw et médiums mixtes sur canvas et bois
225 x 270 cm
crédits photo : Guy L’Heureux


Sur cette aire fabriquée à la mesure de ses aspirations, il peint avec des médium non-traditionnels qu'il superpose tels le goudron, la gomme de laque, la cire, le latex, le plâtre, des morceaux de bois... Ces matériaux de construction employés couramment dans la rénovation sont ici présents à des fins artistiques. En simulant l'effet de la peinture, Babin obtient d'eux des factures surprenantes. Le support assume aussi un rôle pictural : l'artiste y dessine des formes en creusant la surface de bois, rappelant le procédé de soustraction en sculpture.Il met en harmonie des fragments de support à l'état brut avec la peinture, créant de la sorte des « respirations » dans une même composition. Dans ces deux interventions, le support affirme sa présence : il n'est plus uniquement une surface plane destinée à être recouverte de peinture, il revendique une autonomie picturale.

La rencontre des médiums mixtes met en scène des composantes abstraites et des représentations peintes d'objets en suspension dans l'espace. La volonté de l'artiste est d'évoquer quelque chose de tangible, « de mieux saisir la peinture et d'établir une relation intime entre l'objet et la façon de le représenter », comme l'exprime Babin. Le choix de ses motifs iconographiques est volontairement limité à des objets familiers et quotidiens : récurrences du coeur, de la hache, du sexe, de l'entonnoir et du gilet d'enfant. Par leurs formes aisément identifiables, ces représentations d'objets saisissent symboliquement des morceaux du réel. Transcendant leurs dénotations et de leurs significations originales, ils tissent entre eux des narrations qui évoquent la vie sentimentale, la vie de famille et le confort domestique. Par exemple, la hache est « associée à la survie et au confort familial, un rôle assumé traditionnellement par le père. Cet outil dont la forme s'apparente à celle du bras et de la main symbolise la masculinité à travers l'effort et le travail physique ».

Avec la série « Les Envergures 3 », Julien Babin présente un bilan de et une réflexion sur son travail en réutilisant son iconographie personnelle. Ce titre s'est imposé de lui-même à la fin de la création. Babin le rattache à la définition du dictionnaire qui traite d'ouverture, d'ampleur et « de capacité d'associer des éléments qui semblent sans lien ». L'intégration de matériaux domestiques, l'iconographie très variée, l'assemblage de panneaux qui ont d'abord été peints séparément témoignent de ce type d'envergure.

Esther Bourdages


Julien Babin est né à Caplan, Gaspésie, en 1964. Il travail et vit à Montréal.

expositions solos
1998 Guide de survie, Galerie Skol, Montréal
1997 Les envergures, Galerie l'Oeil de poisson, Québec
1996 Semer le désordre, Galerie d'art d'Outremont
1995 L'estime et l'oubli, Galerie Didqact'Art, Montréal
1994 Un bonheur envisageable, Galerie Estampe Plus, Québec

groupe
1998 Je me souviens, Galerie Duchamp, Yvetot, France
1997 III (trois), Quartier Éphémère, Montréal
Acquisitions 1997, La collection Prêt d'oeuvres d'art, Musée du Québec
1996 Confidences figurées, Galerie UQAH, Hull
In situ Mexico, Muséo Universitario del Chopo, Mexico
In situ St-Jérôme, Vieux Palais, Saint-Jérôme

Cette édition est une collaboration de Quartier Éphémère, Montréal, et de l’Œil de Poisson, Québec, où Julien Babin a exposé «Les Envergures 3» en 1997.