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Aude Moreau
Tapis de sucre 3, installation, 2008
Du 20 mars au 1 juin 2008Installation périssable en sucre blanc raffiné, «Tapis de Sucre» utilise la nourriture comme matière première de l’objet d’art et la transfère dans un espace architectural par un jeu d’inversion. Cette installation met en confrontation l’espace industriel et le confort moderne traditionnellement associé au tapis, la matière «consommable» et la pollution générée par la métallurgie.
D’origine française Aude Moreau vit et travaille au Québec. Elle a complété une licence en arts plastiques à l’Université de Paris 8 et détient une formation en scénographie. Ses œuvres et ses performances ont été présentées au Canada, en France, en Suisse, en Italie et aux États-Unis.
crédit photos : Guy L'heureux.
Le poids du Tapis de sucre #3 d’Aude Moreau
-Scott Toguri McFarlaneÉtaler uniformément deux tonnes et demie de sucre blanc raffiné sur un plancher inégal est une tâche extrêmement difficile. Aude Moreau et le personnel de la galerie ont conçu un appareil spécial afin d’effectuer ce travail, mais ils y sont quand même parvenus que de haute lutte. Ensuite, Moreau a dû soigneusement appliquer le périmètre au pochoir sur des millions de granules portés à glisser et à rouler. Veuillez donc résister à la tentation de toucher ou de goûter au tapis —et faites attention à où vous marchez. C’est la première chose que je tiens à vous communiquer: le tapis de sucre n’est pas là pour que vous marchiez dessus. Ne confondez pas sa beauté cristalline avec un paillasson.
Au lieu de cela, votre visite de la galerie est confinée à un passage entre le périmètre immaculé du tapis et les murs fortifiés de la Fonderie Darling. Afin de vous guider sur votre sentier, l’artiste a appliqué des murales évoquant des ombres basées sur des photos de l’industrie du sucre. Car il existe un rapport curieux et plutôt étonnant entre le sucre, l’architecture du bâtiment et l’histoire du quartier.
Considérons d’abord la galerie elle-même. Avant que cet édifice métallurgique du tournant du siècle dernier ne soit transformé par Quartier Éphémère en un espace d’art et de culture, la Fonderie Darling s’était consacrée à la production de systèmes de chauffage, de pompes à vapeur, d’ascenseurs et de marches de tramway, de même que de pièces destinées aux vaisseaux glissant sur les eaux du canal de Lachine nouvellement construit. Vous êtes donc en train de vous promener dans une architecture qui rappelle le rôle essentiel joué par Montréal dans l’industrialisation d’un jeune Canada.
Mais qu’a donc à voir l’industrialisation du Canada avec l’histoire du sucre? Un des récits de fondation de la nation canadienne en tant que lieu riche en ressources naturelles —une Minute d’histoire lui a même été consacrée!— est la découverte au quinzième siècle par Jean Cabot d’abondants bancs de morue au large de la côte atlantique. Au cours du dix-neuvième siècle, de la morue salée provenant des Provinces maritimes et de Gaspésie était expédiée aux Antilles, où elle fournissait une alimentation à bon marché pour les esclaves travaillant dans les plantations de sucre. En 1854, la Canada Sugar Refining Company (Redpath) a ouvert la première raffinerie de Montréal et a commencé à recevoir des chargements de canne à sucre brute des Antilles.
Ainsi, en un sens, le Tapis de sucre #3 de Moreau nous invite à repenser la naissance de la nation canadienne en ses rapports avec l’histoire de l’esclavage et des cultures de la diaspora noire. Ce n’est pas là une tâche facile. Elle exigerait que nous repensions le sens de l’existence nationale et les façons dont nous mettons en scène l’appartenance nationale. Dans quelle mesure pouvons-nous raisonnablement nous accommoder de la production toujours globale de nos identités nationales? Autrement dit, dans quelle mesure sommes-nous capables de comprendre que des immigrants, dans ce cas ceux des Antilles, font déjà partie du patrimoine culturel du Canada et du Québec —au lieu d’arriver d’autres cultures?
Le besoin de repenser les lieux où nous vivons pour prendre en compte notre aliénation par rapport aux histoires globales et à l’expansion contemporaine du capitalisme s’impose à nous —et même sur nous— de plus en plus de nos jours. Prenons-en pour exemple la question de l’obésité galopante. Des recherches ont démontré que la zone d’un supermarché où l’on peut acheter des calories au moindre coût se situe dans les allées du milieu, loin des zones réfrigérées réservées à la viande fraîche et aux légumes qui requièrent un accès à l’électricité, à l’eau, à la ventilation, etc. Il en résulte que si vous faites des emplettes avec un budget limité, vous avez davantage de chances de vous diriger vers les allées d’aliments vides, où vous pouvez acheter bien plus de calories que si vous achetiez de la laitue. Ces aliments traités —souvent au moyen de techniques de pointe— se vendent bon marché principalement grâce aux subventions gouvernementales octroyées aux récoltes de maïs et de soja —qui apparaissent dans les aliments traités sous la forme d’édulcorants et d’agents de conservation. Pensez à des boissons gazeuses en comparaison à du jus d’orange fraîchement pressé. Les énormes subventions accordées à la production —par conséquent excessive— de maïs ne fait pas que promouvoir une culture des “aliments vides” propice à l’obésité; des lois telles que le Farm Bill américain affectent les prix du maïs à l’échelle mondiale —ce qui peut changer la composition de la population d’un pays. Michael Pollan a pu affirmer que “le flux d’immigrants du Mexique vers le nord depuis l’ALÉNA est inextricablement lié au flux de maïs américain dans la direction opposée, un déluge de céréales subventionnées dont le gouvernement du Mexique estime qu’il a arraché à leurs terres deux millions de fermiers et d’autres travailleurs agricoles depuis le milieu des années 1990.” Notre culture et la forme de nos corps sont reliés à d’autres vies que les nôtres.
Le sucre et les édulcorants imprègnent nos vies —même quand nous les évitons en tant qu’individus. La douceur est une question sociale. Peut-être est-ce en raison de l’incroyable torrent d’édulcorants que la troisième incarnation de la série des tapis de sucre de Moreau est un geste d’un tel panache. Les tapis précédents étaient installés dans des pièces et étaient plus petits, évoquant la sensibilité d’un salon. Ici, la magnitude de l’œuvre entre en résonance avec l’architecture d’au moins deux façons. D’un côté, l’effet rhétorique de la simple quantité de sucre attire l’attention sur son omniprésence dans nos vies, mais aussi sur sa matérialité et ses usages non-alimentaires. Le sucre est par exemple utilisé pour faciliter la prise uniforme du ciment. En d’autres termes, il se peut fort bien que les murs rénovés qui vous entourent contiennent du sucre.
D’un autre côté, la taille du tapis transforme la Fonderie Darling en une sorte de grand hall, de couloir ou de passage. C’est comme si quelqu’un ou quelque chose allait arriver, et avec tambours et trompettes. Quelqu’un ou quelque chose arrive—quelque chose d’autre que vous qui êtes laissé de côté et parmi les ombres du dix-neuvième siècle. Cela me rappelle ce malicieux intellectuel victorien, Matthew Arnold, qui, un an après l’ouverture de la première raffinerie de sucre à Montréal, a dépeint la culture britannique comme “errant entre deux mondes, l’un mort, / l’autre impuissant à naître.” Plus tard, dans Culture and Anarchy (1869), Arnold affirma que ce dont l’Angleterre avait le plus besoin, c’était d’une vision renouvelée de la culture. Afin de décrire cette vision, Arnold a popularisé une expression doucereuse tirée des Voyages de Gulliver de Jonathan Swift (1726; 1735). Cette expression en est venue à résumer une conception séculière, désintéressée et humaniste de la culture, qui “cherche à éliminer les classes; à rendre le meilleur de ce qui a été pensé et connu dans le monde disponible partout; à faire vivre tous les hommes dans une atmosphère de douceur et de lumière [sweetness and light]…c’est là l’idée sociale; et les hommes de culture sont les vrais apôtres de l’égalité.”(70).
Malheureusement, le sens en apparence universel qu’avait Arnold du “meilleur de ce qui a été pensé et connu dans le monde” était décidément étroit et eurocentrique; et il n’était pas à l’abri des jugements négatifs à l’égard des femmes et particulièrement des Indiens et des Jamaïcains. Il serait difficile pour quelqu’un du tempérament d’Arnold de se mesurer aux défis de la différence culturelle radicale; au fait que la mise en oeuvre de l’humanisme européen puisse être culturellement dévastatrice et un instrument à l’usage des colonisateurs pour leur faciliter le contrôle de cultures organisées de façons différentes. Et Arnold devrait presque certainement se débattre avec la possibilité que le sens et le goût de la “douceur” puissent être différents entre des lieux différents; que le goût si doux du sucre raffiné dans le thé anglais puisse inciter à la révolte dans les Antilles. Comment sommes-nous censés faire la part des sublimes plaisirs du sucre qui scintille du Tapis de sucre #3 et de la lourde responsabilité sociale que nous avons d’être doux?
C’est là que le bât blesse: les craintes qu’inspiraient à Arnold le matérialisme endémique, le culte arrogant de l’utilité et de l’efficacité, ainsi que la violence latente du “terrorisme” abondent encore, quoique sous des formes différentes. Il semblerait que la colle d’humanisme dont il rêvait n’a pas tenu. Le droit international et les corps constitués basés sur des idéaux humanistes et des principes démocratiques paraissent manquer d’autorité, d’authenticité; leur résonance émotive s’amenuise constamment. Par un étrange paradoxe, dans le monde entier, les édifices industriels sont rénovés et occupés par des institutions culturelles —comme pour réaliser un rêve d’Arnold. À Montréal, la galerie Parisian Laundry de St-Henri offre un parallèle avec la transformation de la Fonderie Darling. La galerie nationale de Londres, le Tate Modern, et la galerie Power Plant de Toronto occupent tous les deux des centrales énergétiques désaffectées. Les galeries abondent à Toronto dans le Distillery District remis à neuf comme l’ancien district des abattoirs et boucheries de New York (Chelsea). Une fois admises les pressions impérieuses des forces du marché, que devons-nous penser de ce moment de soi-disant production culturelle? Au milieu des incapacités débilitantes de l’humanisme, quelle est la vision de douceur et de lumière qui émerge de ces édifices convertis? Une vision cohérente est-elle même souhaitable? Qui est-ce qui vient, qu’est-ce donc qui vient s’adresser à nous —pour nous procurer un sens visionnaire du lieu où nous sommes et un plan directeur pour nos accommodements? Ou bien serait-ce, mon doux visiteur, qu’un tel arrivant est impuissant à naître? Le tapis a été déroulé, mais non sans mal, au prix d’une lutte de tous les instants. Comme vous vous traînez parmi les ombres, vous pouvez sentir ce rude labeur dans vos os et dans les murs mêmes qui vous enserrent.
Traduction : Christian Roy