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Eugénie Shinkle

http://www.wmin.ac.uk/mad/page-762

 

La Nature est le sujet de nombreux mythes. Elle est “là-bas”, au-delà des frontières urbaines. Elle existe indépendamment de nous et de nos interférences. Elle a la qualité d’une pureté non-idéologique qui s’oppose à la construction de notre organisation sociale imbue de convention. Ces mythes déterminent des croyances fondamentales. La nature est, essentiellement, un phénomène intellectuel, trop vague, trop distant et vaste pour être saisi en tant qu’entité dont la définition demeure explicite. Elle est, par définition, non-représentable.

D’un autre côté, les Paysages sont à la Nature ce que l’Anglais est au Langage: une manifestation tangible d’une catégorie abstraite. Les paysages sont des étendues fractionnées comme vu d’un seul angle: compromis entre ce que l’on ne peut représenter et l’acte de représentation. Défini avec négligence, le paysage relie néanmoins sensibilité et spécificité avec des idées empruntées à la Nature; notamment elle est essentiellement distincte de ceux qui la regarde, ses formes diverses peuvent être classées selon des critères objectifs, neutres ou plus ou moins transcendants relatifs à l’attrait et l’intérêt inhérents à la nature.

La représentation artistique des paysages a longtemps incarné la difficulté propre à des définitions si peu convaincantes. Ces propositions sont déclinées dans le travail photographique d’Eugénie Shinkle.

Rebuild II, 1996
Gelatin silver print collage
50" x 40"
crédits photo : Guy L’Heureux


Par exemple: Ligne d’Horizon est l’un des grands collages (48”X46”) , construit de centaine de minuscules planches contact. Proche du travail, le spectateur est submergé par la richesse des détails; à cette distance le paysage s’effondre en un chaos optique. Or, d’un peu plus loin, ces détails s’assemblent en un simple et cohérent paysage. Ce mouvement de recul est très similaire à l’effet recherché par les peintures pointillistes. Cet effet optique dont nous témoignons est similaire lorsqu’un déplacement donne lieu à la transformation d’un chaos visuel indéchiffrable comme l’émergence d’un enfant courant à travers un champs ensoleillé, de musiciens à l’horizon, ou d’un couple jouant avec un singe domestique. Les “paysages naturels”, ici représentés, se révèlent comme une construction: son statut d’image suturé par l’exigence de l’esprit du spectateur, met en relief de façon simultanée la dénomination du collage photographique comme construction complexe et amalgame d’objets reliés. Comme la perspective la plus cohérente s’obtient juste à la bonne distance de la Ligne d’Horizon le “paysage naturel” est en fait artificiel, entièrement dépendant du “point de vue” du spectateur.

Soumis au contrôle de notre regard, le travail photographique d’Eugénie Shinkle refuse de s’étendre de façon neutre et objective. Plutôt, il souligne le fait de sa propre construction, il s’empare de l’autorité traditionnelle du spectateur; et, dans ce sens, il nous force à être conscient de l’insoutenable supériorité à laquelle nous avons été habitués en regardant et appréciant le paysage. Parce que ce sont des paysages vus au travers des filtres de la réalité subjective, ils nous parlent au moins autant de nous même et de la façon dont nous structurons notre Savoir du monde qu’ils le font sur la manière de le représenter. Souvent ce genre d’effet émane d’une vive prise de conscience de la part du spectateur à l’égard de l’incarnation de son propre physique au sein du paysage et des paramètres temporels selon lesquels il confronte la perspective en question.

Ligne d’horizon, 1996
Planches contacts photographiques
48" x 46"
crédits photo : Guy L’Heureux


Cela dit, nous perdons ainsi notre faculté de percevoir le paysage et sa représentation par rapport à la maîtrise intellectuelle et à notre vision désincarnée (qui, par conséquent demeure objective) Shinkle réintroduit l’importance de l’implication du corps et de sa relation avec l’espace et cela ouvre la possibilité d’une réciprocité, affinité conséquente et enrichissante entre le spectateur et l’œuvre.

Cet assaut contre notre tendance à voir le paysage comme essentiellement séparé de nous même, à tenter de lui imposer un ordre établi et une vision spécifique, à le convertir en une perspective statique et maîtrisée, est, en fin de compte, une entreprise très à propos. Vivant dans une ère de pillage et de destruction environnementale systématique et, quand accablés par les conséquences d’une division de longue date et auto-imposée entre nous même et le monde naturel -que nous avons par ailleurs choisi de dominer plutôt que d’habiter- ces œuvres photographiques exigent de nous une révision de notre définition du paysage et de notre place parmi celui ci.

Brian Foss