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Charles Stankievech
Constellations, installation sonore, 2008
Du 20 mars au 1 juin 2008
C’est donc grâce aux étoiles que vous planifiez vos voyages, demandent les Phéniciens?
Non, répond Ménippe, je voyage parmi les étoiles elles-mêmes.Obsédée par le dernier sillon des disques, l’installation Constellations procède du silence délibérément imposé à leur medium d’enregistrement. Des particules de poussières, le grain du vinyle et le frottement de la pointe de gravure révèlent les fondations d’une installation sonore qui explore sur un mode ironique les extrêmes limites du bruit : du délicat au viscérale, des superpositions de sons aux profondes résonances de ton. Un logiciel spécialement conçu, aiguille, traite et module les disques en boucle en un champ de textures distribuées d’en haut par une voûte de plus d’une centaine de micro-hauts-parleurs et par le plancher de la galerie au moyen de caissons de basse.
Artiste et auteur d’essais sur l’art, Charles Stankievech œuvre dans les domaines du cinéma, de l’architecture et du son. Son travail a été récemment présenté dans le magazine Leonardo (MIT Press), à la 10e Biennale d’architecture de Venise, au Centre des arts de Banff, ainsi qu’au Subtle Technologies de Toronto, au Eyebeam de New York et au Planetary Collegium de Londres. Stankievech détient une maîtrise en Arts plastiques de l’Université Concordia et un baccalauréat spécialisé en anglais et en philosophie. Il partage son temps entre Montréal et Dawson City (Yukon) où il enseigne à la School of Visual Arts (SOVA), associée au Klondike Institute of Art and Culture (KIAC).
Crédits photos : Guy L'heureux
Une couleur, un son, une substance, une douleur, ou une étoile
-Meredith Carruthers
«Ne soulève pas le voile peint que les vivants
Nomment la Vie : bien que des formes irréelles y soient représentées,
Elles ne sont que pure imitation de toutes nos croyances,
Avec des couleurs négligemment appliquées».
Shelley
Constellations de Charles Stankievech fait partie d’un corpus d’œuvres amorcé en 2005 avec Timbral, une installation de fin de thèse, et achevée en 2007-2008 avec Aletheia’s Veil et Horror vacui. Ces œuvres, qui témoignent de la volonté de l’artiste d’articuler l’intangible, explorent la matière. Timbral renvoie à des formes textiles creuses. Aletheia’s Veil est un chatoiement de lumières projetées sur un écran de soie. Horror vacui s’apparente à la finesse du verre. Par leurs titres, les œuvres évoquent le vide et réfèrent à l’absence telle que la philosophie, la mythologie et la physique la définissent. Elles rappellent l’anneau de Möbius avec leurs formes matérielles à cheval entre le dedans et le dehors, leurs jeux dans l’espace et avec la lumière qui perturbent nos modes de perception et remettent en question les hypothèses qui nous permettent de cheminer dans la vie. «Ne soulève pas le voile peint», avertit Shelley, mais Stankievech n’en a cure, poursuivant sa quête du monde indistinct de l‘inconnu et des limites du sublime qui s’y déploient.
«La philosophie commence par la déception», déclare Charles Stankievech dans une entrevue récente. «Ce n’est que quand les objets cassent que l’on ressent le besoin de les démonter et de comprendre. Cela fait de la philosophie une pratique mélancolique quoi qu’essentielle, une pratique qui peut s’avérer plaisante à un certain niveau, mais décourageante à un autre, si elle s’enlise dans le vide». Venu de la philosophie, Stankievech en vient à s’intéresser aux arts visuels. Il est alors animé du désir d’explorer la matière à travers la logique et le raisonnement, sans doute avec l’idée d’insuffler un peu de beauté à la mélancolie. Avec l’exposition Les immatériaux au Centre Pompidou en 1985, Jean-François Lyotard ouvre la voie à une nouvelle vague d’artistes philosophes qui répondent avec une sensibilité accrue à la dématérialisation de la réalité. Le dossier de presse de l’exposition fait écho à Shelley en se référant au «filtre» ou à l’écran placé «entre nous et les choses» . Alors que derrière le voile de Shelley se cachent la peur, l’espoir et l’infini des gouffres, la frontière décrite par Lyotard est traversée par «de nouveaux modes de perception de la réalité» qui font qu’«une couleur, un son, une substance, une douleur ou une étoile nous reviennent sous une forme numérique organisée en motifs de la plus extrême précision»
Les œuvres récentes de Stankievech rappellent cette tension entre le matériel et l’immatériel, entre ce qui est là et ce qui est caché dans notre monde contemporain. Ces idées sont développées indirectement dans Constellations, sa plus récente installation à la Fonderie Darling. Constellations s’inspire d’une expérience d’observation des étoiles vécue à l’occasion d’une résidence d’artiste à Trois-Pistoles, au Québec. L’observation des étoiles, une activité prisée par les solitaires, les amoureux et les hommes de science, s’effectue grâce aux télescopes de l’observatoire sous la voûte nocturne des étés indolents. La constellation que présente Stankievech fait partie de ces cas d’observation effectuée par des amateurs. L’œuvre vise à comprendre les étoiles en privilégiant davantage les liens que la mesure des distances. À la Fonderie Darling, des centaines de micro-enceintes installées au plafond de la galerie forment un dais sonore. Diffusant des micro-sons générés par la poussière ambiante et les tables tournantes, les enceintes sculptent un paysage sonore du cosmos qui n’a rien de visuel. L’artiste ose et annule ainsi la lumière distante des étoiles, sondant plutôt l’espace entre elles. Stankievech choisit l’obscurité de la nuit étoilée pour mettre en valeur non pas une absence invisible ou muette, mais plutôt une présence résonante, semblable à la poussière chatoyante sur le voile qui sépare le connu de l’inconnu.
Dans Les Immatériaux de Lyotard, le regard dans le vide «permet l’expression de l’irreprésentable comme contenu absent». L’œuvre récente de Stankievech se débat entre le désir de dissimulation et de révélation. Le voile ondule pour signaler sa présence. Qu’elles baignent dans la lumière d’Aletheia’s Veil, qu’elles soient retenues sous les cloches de verre vides de Horror vacui, ou qu’elles plongent dans l’obscurité sonore de Constellations, les œuvres de Stankievech explorent le vide, là où l’éphémère et le latent pourraient être tentés de s’épanouir. Testant les limites de notre conceptualisme, Stankievech déploie avec force un faisceau de poussière qui nous montre un chemin. Ce faisant, il suggère que l’expérience esthétique générée par l’observation des étoiles, couché dans l’herbe en plein été, pourrait nous fournir une belle occasion de nous retrouver.
1. Jean. F. Lyotard, coupure de presse pour Les Immatériaux, 8 janvier 1985.
2. Ibid.
3. J.F. Lyotard, The Postmodern Condition : A Report on Knowledge, trans. Geoff Bennington et Brian Massumi, Manchester, Manchester University Press,1984, p. 81.
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