Les présents relatifs
François Dion
"Que veut dire vivre une journée intensément? Je dirais que c'est mettre le doigt sur la relativité" (1)
Josée Bernard, Carl Bouchard, Frédérique Decombe, Philippe Laleu, Mindy Yan Miller, Christiane Monceau
Côtoyer les uvres et penser l'art sont deux responsabilités du critique et du commissaire d'exposition. Les propositions qui découlent de ces activités, qu'elles se présentent sous forme de texte ou d'exposition, sont révélatrices des préoccupations qui guident le regard, la recherche et la réflexion. Prendre en compte le fait que ce travail se situe "aujourd'hui", mène à penser l'art dans le contexte des idées contemporaines, du contexte actuel de production, de diffusion des idées et de ces pratiques artistiques. L'une des modifications majeures à avoir touché notre culture dans les dernières décennies est certainement le rétrécissement de l'espace physique au profit d'un temps qui s'accélère continuellement, spécialement dans le monde de la technique. La vitesse y prend une place toujours plus grande. Certaines productions artistiques, dérivées des nouvelles technologies, sont affectées par cette insistante mécanique de l'accélération. Les pratiques artistiques plus courantes, et dites traditionnelles (peinture, sculpture, photographie...), sont inévitablement interrogées par le contexte où l'espace réduit implique une vitesse plus grande, au point que certains critiques affirment que l'art ne peut être pensé aujourd'hui qu'en rapport aux nouvelles technologies. Ne faut-il pas alors revoir notre façon d'aborder la technologie et de réinterpréter les faits et les réalités, analyser ce que Paul Virilio appelle, dans Pure Wtzr, "the riddle of technology", son énigme. Et il ajoute: puisque le temps est devenu trop court "c'est dans l'autonomie de tous et chacun que doit se pratiquer cette réinterprétation..."(2). D'après lui, c'est donc le mode sur lequel nous concevons le temps et son utilisation (contrôle) qu'il s'agit de réfléchir aujourd'hui. C'est aussi ce que proposent les artistes réunis dans Les présents relatifs, et ceci "dans un retour à notre identité d'être mortel, à notre statut d'occupant du temps..."(3). Le temps serait-il aujourd'hui une réalité négligée? Nous savons depuis longtemps qu'il n'est pas objectif (bien que la science ait besoin d'un tel temps) mais relatif. Nous savons, surtout depuis Heidegger, que le temps et l'être sont intimement liés, et par conséquent, que le temps est une donnée importante de toute réflexion qui se saisit de la question de l'être. Nous retrouvons ainsi Virilio pour qui repenser le contexte technologique qui nous occupe habituellement, implique que l'on questionne la place du temps dans ce contexte, ou plutôt que l'on réponde à la question du "comment" être dans le temps.Certains artistes sont conscients de la perspective temporelle qui traverse leurs travaux. Certains d'entre eux refuseront le jeu de la technique, de ce qui va trop vite, de ce qui rejette l'angoisse et la dispersion que suppose un temps en qui tous les revirements sont possibles. Ce sont certains travaux de ces artistes qui ont alimenté la présente réflexion. Les questions philosophiques marquent tout le travail de recherche qui a mené à la présentation des Présents Relatifs. Une réflexion sur quelques points pertinents, nous semblait nécessaire dans le contexte idéologique actuel où l'on remet trop souvent en question l'acte même de "questionner", dans le sens où l'entendait Heidegger dans les dernières lignes de l'introduction à la métaphysique. Ce contexte conteste la présence et la pertinence de l'art d'aujourd'hui et il affecte l'engagement de l'État dans les affaires culturelles. Que reste-t-il ? Quelle réplique pouvons-nous envisager? La résistance certainement, et la philosophie comme l'art peuvent en être une. Il en va de ce que nous voulons construire.
Relativité et présent Le temps ne saurait être, dans le contexte de cette exposition et du contexte que nous venons d'évoquer, qu'une question de perspective ou de quantité. Le titre de l'exposition suggère d'ailleurs autre chose. Sont écartées les conceptions du temps comme outil de mesure ou tout simplement comme durée. Ces conceptions apparaissent davantage liées à une utilité technologique. La dimension relative du temps s'oppose entièrement à cette utilité. Elle semble plus proche et mieux adaptée à rendre compte d'un aspect essentiel de l'art, c'est-à-dire sa fonction de représentation. Les travaux des artistes réunis, de même que le questionnement qui s'engage à partir d'eux, sur les aspects formels, esthétiques ou sémantiques de l'art, convergent vers l'idée d'une présence et d'une conscience. L'art étant fortement ancré dans une tradition de subjectivité individuelle et dans sa fonction de représentation, le temps relatif et par le fait même le présent relatif, est étroitement lié à une présence au monde, à un "être-là" pour reprendre un mot d'Heidegger. Le présent rejoint cette idée de "l'être-là" parce que la présence correspond à une conscience, celle du rapport intime de l'être et du temps, celle de l'être-temporel qui est aussi, en premier lieu, un être-au-monde : "cela veut dire séjourner auprès du monde sur un certain mode de "l'effectuation", de la mise en uvre, de la liquidation, mais aussi de la contemplation, du questionnement, de la réflexion qui définit et qui compare..."(4). Les travaux de Mindy Yan Miller, Josée Bernard et Carl Bouchard, malgré leurs différences, sont concernés par cette conscience et par cette préoccupation qui caractérisent l'être-au-monde. C'est dans cette perspective là qu'il faut regarder l'exposition et "comparer" les diverses propositions.
Dans l'installation de Mindy Yan Miller intitulée Drop Out, sont évoqués deux temps: le présent qui est avant tout présence, et le temps de l'histoire. Surtout, l'uvre est un questionnement sur la présence des idéologies, entendues comme des consensus, des mouvements de masse, des tentatives d'organiser le présent et l'avenir. Les ideologies peuvent souvent être circonscrites dans la suite de moments qui composent l'histoire. Mais Miller insiste avant tout sur leur pérennité et le temps qui les affecte et les continue. C'est dans ce sens qu'il faut comprendre la place de l'image, évoquée par Coca-Cola et le motif "Flower Power", comme les restes d'idéologies qui persistent. L'altération et la récupération des idées nous rappellent toutefois le possible avenir qui les attend. Le temps qui affecte Drop Out, dans la perspective de l'altération, est alors présence du potentiel de détournement ou de rejet de ce qui est donné. "Drop Out" en anglais signifie ce qui sort du système, volontairement ou involontairement, ce qui ne fonctionne pas dans l'engrenage ou ce qui s'exclut. C'est ce potentiel de sortir de l'idéologie courante qui est souligné, cette caractéristique de l'être-au-monde qui est celle d'être préoccupé et de questionner pour agir sur un devenir. Le geste de l'artiste offre déjà une réponse semblable. Il détourne l'image (la marque), questionne la continuité des idéologies qui l'entoure, suggère l'idée d'une autre utilisation, dans le temps, de ce qui a été, est, et pourrait être. Le geste de l'artiste altère donc, et il déjoue la durée et révèle la qualité du temps qui agit sur sa pensée, sur sa conscience. C'est là que le travail de Josée Bernard rejoint certaines questions posées par Mindy Yan Miller. Mais là où Miller se fait politique, dans le sens que Virilio donne à l'analyse de l'idéologie comme forme de résistance, Josée Bernard aborde une mémoire plus intime, celle de l'application répétée des gestes et des saisons. Il s'agit moins de la mémoire, nostalgique, d'une quête d'identité, que celle qui découle d'une conception plus ancienne de l'activité temporelle et humaine: celle des cycles qui ramènent constamment le passé au présent et qui anticipe le futur. L'utilisation de photogrammes tirés de films oubliés reconnaît à la répétition des rythmes cycliques une fonction structurale qui implique nécessairement un avant et un après. Si cette analogie est moins politique que structurante, avec une part de poétique, il demeure que ce temps règle encore les activités humaines et leur relation au monde. Pourtant, Le temps qui se répète n'est jamais le même. Le "lieu de ce qui s'altère" est constamment rappelé dans les installations photographiques de Josée Bernard par la représentation d'une surface laissant voir les marques d'un passage, comme des lieux de l'anticipation, de la projection et du labeur. Les travaux féminins auxquels se rapportent Courte-Pointe se définissent ainsi dans leur rapport au temps commun de la corvée et de l'activité de l'esprit. Bien que l'objectif s'approche des choses jusqu'à les effleurer, le temps qui y passe demeure insaisissable, il s'étend dans l'avenir et il préoccupe. Les images de Josée Bernard font un rapprochement entre l'individu et sa place dans l'environnement. C'est un être-au-monde différent de celui évoqué par Mindy Yan Miller, puisqu'il s'appuie sur une autre expérience du regard et du questionnement. Il s'attarde davantage au corps, au signe du temps vu comme un passage sur les choses et sur les corps, sur l'être comme lieu privilégié de ce passage. C'est là que se situe aussi la recherche de Carl Bouchard. Il semble que pour lui, le corps est avant tout le lieu de l'expérience et de la conscience. Le corps est marqué par la conscience qu'il a de son rapport au monde et au temps. La conscience entraîne le questionnement et la préoccupation, voire le souci. Ses ceuvres montrent cette activité inquiétante que Deleuze appelle le "devenir fou des profondeurs", c'est-à-dire un mouvement réglé par des présents vastes et profonds(6). Les oeuvres de Carl Bouchard abordent souvent ces questions par le biais du rapport amoureux ou de son absence. Cette absence n'est toutefois jamais une non-existence, elle est présence de ce qui a été ou de ce qui est anticipé. La présence à soi, telle que le suggère Carl Bouchard, est ainsi présence à l'autre ou "être-avec-un-autre" 7 ou de manière plus globale, "être-avec-d'autres". S'applique encore avec convenance la question du "comment", que Carl Bouchard traite par le biais des rapports amoureux. À la question de l'être marqué par son rapport au temps, sont profondément liés la conscience de l'être comme lieu de passage et de l'autre avec qui il partage le monde. L'attente, l'oubli, l'anticipation sont des formes temporelles auxquelles l'amoureux n'échappe pas ; il regarde alors l'autre et lui même et questionne et cherche ce "comment". Heidegger n'écrivait-il pas encore: "Savoir questionner signifie: savoir attendre, même toute une vie ?"(8). Une conclusion est-elle possible? Le questionnement et la curiosité, eux, doivent se poursuivre. La citation suivante, tirée de La conscience et la vie de Bergson, pourrait servir à ranimer notre réflexion qui s'interrompt pour un moment: "comme, pour créer l'avenir, il faut en préparer quelque chose dans le présent, comme la préparation de ce qui sera ne peut se faire que par l'utilisation de ce qui a été, la vie s'emploie dès le début à conserver le passé et à anticiper sur l'avenir dans une durée où passé, présent, avenir, empiètent l'un sur l'autre et forment une continuité indivisée : cette mémoire et cette anticipation sont, comme nous l'avons vu, la conscience même. Et c'est pourquoi, en droit sinon en fait, la conscience est coextensive à la vie"(9).
Nous l'avons vu, les artistes regroupés dans Les présents relatifs travaillent à partir de la présence à soi du temps et de son écoulement, mais surtout à partir d'un questionnement sur l'être dans le temps et son "comment". Car c'est tant que l'on y pense, et que l'on recherche un usage convenable, que le temps a une consistance, et ce, nous l'avons vu aussi, dans la mesure où le temps n'est pas Un mais pluriel, relatif et non absolu. Les oeuvres réunies et les présents qu'elles envisagent, se donnent avec cette exposition, dans la perspective d'une simultanéité. Ainsi, l'installation laisse remplir au temps sa double fonction de distinction et de relation alors qu'elle maintient les conditions nécessaires à la poursuite d'un dialogue entre l'entendement et l'intuition sensible.
Notes
1. Paul Virilio, Sylvere Lotringer, Pure "War, Semiotext{e), New-York, 1983, P. 79.
2 & 3. ibid.
4. Heidegger, "Le concept de temps", Les Cahiers de l'Herne, Paris 1983, p.30.
5. "...il y a une analyse de la machine de guerre [...] qui est pour moi l'essence de la résistance" ,Pure ."War, p.132.
6. Gilles Deleuze, Logique du sens, Ed. de Minuit, 1969, p.191. A ce propos, voir "Sans titre ou Un plus vaste présent", Livret de programmation SKOL, Montréal, 1996, p.18-19.
7. Heidegger, op.cit.p.30.
8. cité par Frédéric Laupies, Leçon philosophique sur le temps, PUF, 1996,p.81.
9. cité par Frédéric Laupies, idem.p.69.