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ULTRA VIDE

Les trente rais d'une roue ont en commun un seul moyeu mais c'est le vide médian qui fait marcher le char. On façonne l'argile en forme de vase : or c'est du vide interne que réside l'efficacité du vase. On perce des portes et des fenêtres pour se faire une maison : or c'est encore le vide qui permet l'habitat. Ainsi, nous croyons bénéficier des choses, mais c'est là où nous n'apercevons rien que réside l'efficacité véritable*.
(ch. 11)

La Fonderie Darling, le nouveau centre d'arts visuels de QUARTIER ÉPHÉMÈRE, chargée d'un fort passé industriel, social et économique, est reconvertie en lieu d'expérimentation et de diffusion de l'art contemporain. Réaménagée par l'approche conceptuelle des architectes de l'Atelier in situ, elle règne comme témoin de l'ancien district de Griffintown, haut lieu de la métallurgie et fer de lance de l'économie canadienne du début du siècle dernier. Conjointement, elle concrétise l'aboutissement du travail de l'association depuis 8 ans et affirme la présence des artistes dans ce quartier.

Cette reconversion de l'ancienne fonderie, après une période de près de cent ans d'activité industrielle et dix ans de friche, n'est pas sans signification : c'est un engagement de respecter son passé, son vécu, de marquer un temps d'arrêt, un hommage, tout en l'orientant vers sa nouvelle vocation.

QUARTIER ÉPHÉMÈRE a choisi de présenter une première exposition sur une touche symbolique inspirée d'un des principes de la philosophie du Tao. Celui ci favorise l'équilibre des énergies Yin et Yang par les éléments : au bois, au feu, à la terre, au métal et à l'eau correspondent une couleur, une orientation, une saison, un viscère, une saveur, une forme... tantôt par leur conflit, tantôt par leur union, ils sont à l'origine de toute chose. C'est un art de les harmoniser, une alchimie de les doser. C'est à la fois une méthode et un pouvoir, c'est la recherche du Vide, de l'abstraction pure ! À la base de nombreuses sciences chinoises, cette philosophie de vie taoïste est mise en œuvre dans la vie courante par la technique du Feng Shui, aujourd'hui relativement populaire en occident et couramment pratiquée en orient.

Chacun des éléments habitait la fonderie lorsqu'elle était en opération : le métal dans la production même de ses produits, le bois qui alimentait le feu, la terre dans laquelle le métal était coulé, et l'eau qui refroidissait la fusion. Ces cinq éléments ne sont pas des références figées, mais bien des bases en constante mutation. Le cycle en revanche reste le même ; le bois engendre le feu, le feu engendre la terre, la terre engendre le métal et le métal engendre l'eau qui engendre le bois... Lorsque l'un termine, un autre recommence. Il n'y a pas de linéarité du temps, mais une perception cyclique, alors que chacune des œuvres élabore un cycle qui lui est propre. La Fonderie Darling clôt ainsi sa phase de vie industrielle, pour renaître sur des bases nouvelles et harmonieuses apportées par une vocation artistique.

Cette orientation confère aux cinq œuvres exposées un rapport fort entre elles, ainsi qu'à leur environnement. Les installations, références à la tradition taoïste dans la recherche de l'équilibre du lieu, sont les vecteurs de la mise en place d'un monde symbolique propre à Ultra Vide. L'émergence de ce monde symbolique issu d'un thème commun de création lie donc les œuvres entre elles, mais aussi l'exposition au lieu, le lieu à son environnement.

La plus grande perfection est semblable à l'eau laquelle est la meilleure bienfaitrice des dix-mille êtres, mais ne lutte jamais car elle se cantonne dans les lieux bas détestés des hommes : et c'est pourquoi elle est si proche du Tao ; C'est parce qu'elle ne lutte jamais qu'elle ne se trompe pas.
(ch. 8)

Michael Robinson explore l'élément Eau et investit l'espace par l'agencement d'une salle de bain dysfonctionelle. Alors que baignoire, lavabo et toilette servent ordinairement à contrôler l'eau, celle-ci déborde, désinvolte, alimentant sur son passage des plantes et oiseau aquatique artificiels. « Cabinet d'Eau » fait référence à des événements traumatiques, accidents domestiques et écologiques. Mais par la douceur de sa représentation - le cycle mélodieux et ininterrompu de l'eau, la blanche couleur rassurante - l'œuvre tourne en dérision et anachronisme la violence de son propos.

Michael Robinson a également participé aux expositions collectives de États des lieux, Panique au Faubourg et a présenté une exposition solo à Quartier Éphémère en 1995

Le bois brut une fois découpé forme des ustensiles : si le Saint s'en servait de cette façon, il serait bon pour être le chef des fonctionnaires.
C'est pourquoi le grand artisan ne découpe pas.
(ch. 28)

Patrick Beaulieu, le détracteur du cycle naturel des conifères, représente l'élément Bois et suspend du plafond une branche d'arbre morte animée par un moteur d'une vie artificielle. Sa rotation continue lui donne élégance et légèreté, alors que son cycle monotone renforce son état de branche condamnée.

Les hommes en naissant sont tendres et frêles, la mort les rend durs et rigides ; en naissant les herbes et les arbres sont tendres et fragiles, la mort les rend desséchés et amaigris. Le dur et le rigide conduisent à la mort ; le souple et le faible conduisent à la vie. Forte armée ne vaincra ; grand arbre fléchira. La dureté et la rigidité sont inférieures ; la souplesse et la faiblesse sont supérieures.
(ch. 76)

Carl Ruttan présente l'élément Feu au cœur d'une installation massive d'arbres dépouillés et de bois brûlés. Sur le mur de brique se détache l'horizon d'une ville incendiée dont les cendres de combustion se mélangent à la terre dispersée sur le sol. La renaissance de jeunes plants dans cette terre fertile engendre un nouveau cycle propre à l'œuvre même. Etait-ce d'un « Retour après le rêve » dont l'artiste s'est lui aussi inspiré

Dans le Tao, il y a de la réalité, il y a de l'efficacité, mais il n'agit, ni n'a de forme ; on peut le revoir, mais non le saisir ; on peut l'obtenir, mais non le voir.
(ch. 6)

Maria Sheriff utilise l'argile grise pour représenter l'élément Terre. Selon une symétrie utopique, l' « artiste-arpenteur » a moulé des parcelles délimitées par des fils de couleur. En constante mutation, la matière humide et malléable sèche et craquèle peu à peu. Cette mise en volume de façon non conventionnelle de la matière argileuse - par sa dessiccation, la légère inclinaison de sa surface, la planification de ses losanges et par son titre donne aux 5 tonnes de terre utilisées une légèreté surprenante.

Polis ton miroir spirituel et tu le rendras sans défaut ! ouvre et ferme tes portes célestes, tu préserveras ta féminité ! que ton esprit lumineux pénètre toutes les régions de l'espace et tu pourras renoncer au savoir !
(ch. 10)

Serge Provost introduit l'élément Métal par trois flaques faites de plomb. Elles suggèrent l'eau par leur apparence et l'aspect miroitant de leur surface. Du temps où la fonderie était encore une friche, l'eau de la pluie s'infiltrait à travers le toit, et le sol inégal laissait se former des flaques. En rappelant la technique de fonte du métal de l'ancienne fonderie, l'artiste a moulé en plomb trois de ces flaques qui ont été réintégrées dans le nouveau sol. L'eau se transforme en plomb figeant le métal, si présent dans la fonderie, comme une œuvre permanente.

Serge Provost a également participé à l'exposition collective Buy-Sellf

Le thème mystique de Ultra Vide, volontairement en décalage avec les pratiques hautement technologiques, montre des œuvres conçues à partir de la matière brute. Dans la course aux arts médiatiques, dans laquelle les artistes tentent de donner un sens à leurs œuvres, au cœur d'un quartier en plein développement économique, les préceptes de la philosophie taoïste, ancienne de plusieurs milliers d'années, redonnent à l'œuvre une humilité, une spiritualité tout en proposant un contenu critique.

Caroline Andrieux


* Lao Tseu est un sage qui vécu en Chine il y a environ 2500ans. Le recueil de son livre « Tao Tö King » font de lui le précepteur de la philosophie taoïste.


Michael A. Robinson détient une maîtrise en Arts Plastiques de l`Université de Paris I et un baccalauréat dans cette même discipline de l`Université Concordia. Il compte une dizaine d`expositions individuelles, notamment à la Galerie Optica, en 1998 et à la Galerie Samuel Lallouz en 1996, à Paris à l'Hôpital Éphémère. Il compte également plus d`une quinzaine d'expositions collectives à Québec, Ottawa, Hull, Madrid, Cachan, et exposera en 2003 à la galerie Skol.

Parmi les récentes interventions de Patrick Beaulieu, citons Les Arbres Nus, une installation monumentale intégrant 300 sapins à la terrasse de la Maison de la Culture Côte-des-Neiges de Montréal en 2002 et La Battue, avec le centre d'essai en arts visuels 3e impérial. Son installation-paysage La Patrie, une intégration d'un grand conifère à l'architecture du siège social international du Cirque du Soleil, est diffusé en fragments vivant depuis 2000 et a, entre autres, été présenté au Plastique Kinetic Worms Art Center de Singapour. En 2002, il participe à Flag Project, une installation collective abordant l'effritement des territoires identitaires dans le cadre de la Gwangju Biennale de Corée.

Né en Ontario, Carl Ruttan a complété ses études à l'Université de Ottawa. Travaillant à partir de dessins, peinture, photographies et sculpture, il a développé une pratique inspiré par les éléments depuis sa participation à « The Hidden Stone », projet réalisé à la Minerve par le centre d'artistes Boréal/Art Nature. Il a également participé à des expositions à Ottawa et Montréal, dont à la Galerie 502 et à Articule.

Née à La Paz, Bolivie, Maria José Sheriff vit à Montréal et expose depuis cinq ans. Sa vision sculpturale se déploie par l'installation, l'objet, l'œuvre graphique et vidéographique. Ses œuvres ont notamment été vues lors des événements Neige sur Neige au Québec (1999), Placards, à Joliette (2000), Arts 2000, Stradford, Galerie Lilian Rodriguez, à Montréal; ainsi que lors d'expositions individuelles Synchrone, à la Galerie Clark (1998), Dissonances à L'Écart, Rouyn-Noranda (1999), à la Galerie B-312 (1999) et Aphélie et Périgée à Circa à Montréal (2000). Elle co-réalise un court métrage d'essai : 1200 pieds carrés de ciel et explore maintenant la sculpture lumineuse .

Diplômé des Beaux-Arts de Bordeaux (France) avec la mention spéciale « originalité de la démarche », Serge Provost enseigne à l'école des Beaux-Arts de Toulouse depuis 1994 et à l'école d'architecture de Bordeaux. Il a participé à de nombreuses expositions en France et à l'étranger, dont au Centre d'Art et de Plaisanterie de Montbelliard. Lors d'une résidence à Quartier Éphémère en 2000, il a conçu « Flaques d'Eau », une œuvre intégrée à l'architecture.


remerciements

Métaux Russel, B.F.I, Céri Cass et les nombreux bénévoles pour l'œuvre de Maria Sheriff

Savaria Matériaux Paysagers pour l'œuvre de Carl Ruttan

General Bearing, Guy Fortin et Ken Yamasaki pour l'œuvre de Patrick Beaulieu

Serge Provost a été accueilli dans le cadre du jumelage entre «(breve)les Résidences de l'art en Dordogne » et Quartier Éphémère à Montréal

ainsi qu'à toute l'équipe de Quartier Éphémère

direction artistique   Caroline Andrieux, Eve Lemesle
direction technique   Pierre Giroux, Sergio Kirby
mise en espace   maître Pho Vang-Tho
graphisme   François Thieffry
crédits photos   Guy l'Heureux, Charles Tyler

Ultra Vide Fonderie Darling du 20 juin au 4 août 2002